Martin Luther King Jr – La force d’aimer, mise en scène Hammou Graïa, Lavoir Moderne Parisien

« Superbe et généreux », Jean-Michel Martial a incarné avec brio le rôle sans doute le plus intimidant qui soit pour un acteur noir : Martin Luther King. C’était au Lavoir Moderne Parisien, au beau milieu du quartier de Château rouge dans un spectacle de la Compagnie « L’Autre souffle » et le succès n’a pas manqué d’être au rendez-vous. Si chaque soir Atlanta débarquait en plein 18e arrondissement c’était à guichet fermé.

Difficile bien sûr de raconter la vie du grand révérend sans en passer par les prêches enflammés et idéalistes qui stigmatisent tout de même le personnage, mais l’originalité et l’intelligence de la mise en scène de Hammou Graia, construite sur une esthétique très cinématographique procéde par flashs successifs, et est parvenu à impulser une vraie dynamique dramaturgique. On découvre également plusieurs faces du personnage, on entre dans l’intimité de l’homme, on partage ses doutes, ses faiblesses, ses découragements, son épuisement, sa détermination aussi. On rit de son humour, on s’attendrit de ses maladresses en amour, on partage l’angoisse de ses proches. Mais Si Hammou Graïa nous ramène à la dimension humaine de Martin Luther King, il ne perd pas de vue pour autant la portée de son message politique et n’élude pas l’ampleur philosophique de sa démarche. Il convoque largement les inflexions de Gandhi ou celles de Tolstoï qui ont structuré sa pensée. Il faut d’ailleurs saluer le travail d’adaptation puisque Hammou Graïa a puisé dans des textes très différents et qui n’ont rien à voir avec l’univers dramatique : La force d’aimer bien sûr, mais aussi des biographies, des témoignages, des confidences…

De plus, le lieu extraordinaire de cet ancien lavoir parisien, conservé en l’état avec ses briques et ses charpentes de bois a un cachet désuet qui se prête formidablement bien à ces apparitions fugaces et fortes qui venaient raconter l’Amérique de la ségrégation et du Ku Kux Klan. Sur les accents de standards de jazz qui investissent l’espace et nous enveloppent par moment dans une tension dramatique extrême faisant surgir l’émotion, les comédiens passent de rôle en rôle avec une virtuosité déconcertante. L’interprétation remarquable de Jean-Michel Martial prouve qu’il a réussi à investir le rôle, aussi intimidant soit-il et il y déploie manifestement toute l’étendue de son talent. Eriq Ebouaney dont on se souvient qu’il a prêté ses traits à Patrice Lumumba dans le film de Raoul Peck, campe ici un Malcom X attachant et complexe, plein de force et de fragilité. Bravo à Paco Portero qui fait surgir un Hoover « furioso », complètement déjanté, aussi drôle qu’effrayant et dont on ne risque pas d’oublier l’interprétation. Belle prestation aussi que celle de Nadège Beauson-Diagne qui a le rôle difficile de jouer avec l’effigie mythique du personnage quasiment déifié de Gandhi. Quelle justesse et quelle nuance également dans le jeu d’Annie Milon, Madame Luther King !

Un spectacle d’une grande force qui en dépit du sujet parvient à échapper à l’ornière du didactisme et convoque avant tout une aventure humaine comme nous en raconte le cinéma, mais dans le partage du théâtre.