La voyageuse (2008)

Une production du Théâtre l'Autre Souffle
Choix d'extraits des œuvres de Maryse Condé par Josette Martial
Dramaturge et metteur en scène : Jean-Michel Martial
Scénographie : Eric Plaza-Cochet
Éclairage : Jean Pierre Nepost
Costumes : Claire Risterucci

Distribution :
Maryse : Josette Martial
Pensée 1 : Marie-Noëlle Eusèbe
Pensée 2 : Daisy Miotello
Chanteur : Paolo Modugno
Danseur : Max Diakok

La première a eu lieu au Ciné-théâtre de Lamentin, Guadeloupe.
26 novembre, 2008

Ce voyage théâtral à travers les extraits de huit œuvres de Maryse Condé, narré par l'écrivaine « voyageuse » et guidé par la main du metteur en scène Jean-Michel Martial, a eu sa première au Ciné-théâtre Lamentin lors du Premier congrès international des écrivains de la Caraïbe en Guadeloupe. Cette traversée scénique des multiples personnages femmes venus de tous les lieux, toutes les classes sociales, toutes les origines culturelles voire de divers moments historiques, semblait symboliser le réseau de relations constitutif de la Caraïbe évoqué lors du colloque. Et surtout, cette pièce incarne le projet Théâtre Caraïbe - le Répertoire, une entreprise que Jean-Michel Martial et son équipe de spécialistes sont en train de réaliser, grâce à l'appui de la Région Guadeloupe. Disons-le en passant, cette vision d'un rassemblement des meilleurs écrits dramaturgiques sélectionnés de l'ensemble de la production théâtrale caribéenne (écrits qui seront analysés, mis en scène, traduits en français et publiés avec commentaires à l'appui), rentre tout à fait dans l'esprit des conclusions énoncées par les fondateurs de la nouvelle association des écrivains, mise en place pendant le congrès en Guadeloupe. La nécessité vitale d'un rapprochement entre les écrivains et les artistes de la région ne fait plus de doute et ce qui était déjà depuis très longtemps une évidence parmi les créateurs les plus perspicaces, est enfin pris en charge par les institutions de l'état.

Autant hommage à la romancière et auteur dramatique guadeloupéenne (grâce aux choix judicieusement variés et équilibrés qu'a su faire Josette Martial), autant ouverture de l'œuvre vers le grand public par une forme de contact direct, (comme Maryse Condé l'avait déjà fait remarquer pour expliquer son intérêt pour le théâtre), La Voyageuse est aussi une manière de nous transporter dans un monde imaginaire parallèle par le plaisir d'une mise en scène délicate, poétique et extrêmement précise, où nous reconnaissons non seulement l'évocation de vies personnelles mais les rapports humains où tout habitant, surtout féminin, de la Caraïbe pourrait se retrouver immédiatement.

Citons d'abord le dialogue entre les femmes de Ségou au XVIIIe siècle où la Bambara et la Peule partagent leurs peurs lorsque les Musulmans prennent possession de la ville. Dans cette épisode, la dignité, la grâce et la superbe prestation vocale de Marie-Noëlle Eusèbe qui assumait la voix de la Bambara nous frappe tout particulièrement. Un déplacement rapide dans le temps (Le cœur à rire ou à pleurer) nous met devant la jeune fille dans toute sa ludicité, sa joie de vivre, son énergie émotionnelle et rieuse interprétée par une lumineuse Daisy Miotello qui nous transmet tout l'enthousiasme d'une jeune fille lorsque ces voix de femmes partagent le récit de la jeune Maryse tombée amoureuse de son petit camarade de classe. Elle sera « trahie » par ses yeux bleus jusqu'à en subir un choc qui la marquera (dit-elle, avec un clin d'oeil) pour la vie. Même présence forte mais d'un tempérament tout à autre, Miotello incarnera Emma, la comédienne hautaine dans le seul extrait dramatique de la soirée (Pension Les Alizés), celle qui refusera de suivre son jeune amant haïtien pour devenir la patronne d'une petite pension. Tout se termine lorsqu'un coup de téléphone lui annonce l'effondrement du rêve.

Il y a aussi l'expérience de la maternité, celle de parents indéchiffrables, et surtout le choix de ne pas suivre un mari et la décision de poursuivre une carrière universitaire et le métier d'écrivain (Désirada). Marie-Noël Eusèbe revient avec Josette Martial dans un extrait de Heremakhanon. La voix de l'auteure projette son expérience de femme prise entre l'idéologie politico-identitaire et la politique sexuelle en Afrique à travers une sensualité brûlante qui « chauffe » le texte lorsque Véronique attend « celui qui la possèdera ». Ce récit prend toutes les dimensions d'un sous-texte rendu possible uniquement par le travail scénique de toute l'équipe.

Maryse, l'auteure incarnée par Josette Martial, sort de sa dimension d'écrivain pour devenir de temps en temps un de ses propres personnages, par exemple, lorsqu'elle partage avec les deux comédiennes, l'incarnation de la merveilleuse grand-mère (Victoire, saveur des mots) qui allie une sensualité extrême et un talent exceptionnel pour la fabrication de plats succulents, un peu à la manière de l'incomparable Dona Flor de l'auteur brésilien Jorge Amado qui séduit ses deux maris par sa cuisine, jusqu'à en ramener un de la mort. Mais il y a tant d'autres textes qu'il faudrait découvrir. Chacun de ces extraits, constamment mis en abîme et donc bien choisis pour leurs possibilités de théâtralisation, suivait l'autre de manière fluide, sans la moindre rupture. L'auteure Condé paraît toujours un peu en retrait par rapport aux deux autres comédiennes, figure rivée à sa machine à écrire, une figure que nous devinions derrière les rideaux à fils, une trouvaille magnifique du scénographe Eric Plaza-Cochet. Ces fils en écran filtraient la lumière, créaient des présences quasi cachées, des évocations de l'inconscient, des figures du présent enveloppées d'ombre qui hantaient le passé, des jeux d'espace-temps extraordinaires qui apportaient une dimension très plastique aux mots.

Par ailleurs, le travail dramaturgique de Jean-Michel Martial consistait surtout à transformer toutes ces narrations à une seule voix en discours à plusieurs voix. Il a rendu la parole de Condé plus vivante dans l'espace théâtral en créant l'illusion d'une descente vers l'inconscient, un dialogue que la romancière entretenait entre les différentes trames de sa propre scène intérieure.

Martial possède, sans le moindre doute, une oreille de musicien. Il n'a jamais perdu de vue qu'il fallait privilégier la langue de Condé, et c'est par toutes les stratégies du « dire », de la voix dans l'espace, la voix devenue instrument du corps, le corps rythmé, le corps fluide, le corps rehaussé par les sonorités, par l'éclairage, par les ombres projetées par ces beaux rideaux que cette œuvre a su transcender les pièges du texte destiné à la lecture. Il a réussi à produire une véritable partition vocale, visuelle, et corporelle. Son respect des textes élevait cette prose à un niveau de grandeur insoupçonné. Il devient évident à partir de cette lecture scénique que les récits de Condé ont déjà une qualité orale qui donne chair à ses personnages et la manière dont Martial a compris et mis en valeur cette qualité était extrêmement émouvante.

Il reste que les chansons placées dans la bouche de Josette Martial devraient disparaître. Elles n'ont pas leur place dans cette exquise sonate de paroles et de lumières. En revanche, la voix polyphonique de Paolo Modugno suscite une étrangeté aliénante et poétique qui convient assez bien aux toutes dernières paroles du texte. Ajoutons que la présence du danseur m'a toutefois laissée perplexe parce que les mouvements manquaient de précision et perdaient leur signification dans l'ensemble d'une partition de corps où tout était méticuleusement chorégraphié.

Il reste une impression d'éblouissement devant une telle beauté, un désir de voir circuler cette production dans la Caraïbe et ailleurs, un désir de voir d'autres créations de ce metteur en scène et un besoin urgent de lire ou relire l'œuvre de Maryse Condé.